Les ludothèques en entreprise

Si vous aimez les Dragons Nains, vous appréciez sans doute son esprit “Saint Bernard des Montagnes Naines”. Je suis comme cela aussi, et c’est pourquoi partout où je passe, j’essaie de faire découvrir au plus grand nombre ma passion. Cela peut se concrétiser par des soirées/journées/week-end jeux, des festivals, mais en ce qui concerne l’entreprise, le plus efficace est sans nul doute la ludothèque. J’en suis à ma troisième, je commence donc à connaître le sujet.

Vous me direz, si vous avez la chance d’avoir déjà une ludothèque dans votre ville, à quoi sert-il d’en avoir une en plus au boulot ? Ben, pour le côté pratique pardi ! C’est quand même plus simple de passer le midi après le self, plutôt que de programmer un passage à la ludothèque après le boulot. Surtout si elle n’est ouverte que 6h par semaine, justement quand vous partez en week-end, et que cela fait deux mois que vous devez rendre ces fichus jeux… Ou alors, pour le côté jeux le midi, j’y reviendrai.

Bref, ouvrir une ludothèque dans votre entreprise, c’est une bonne idée, aucun doute là-dessus. Disons que vous en êtes convaincue (si vous avez encore des doutes, je peux vous convaincre en mp :-)). Maintenant, comment procéder ? Tout d’abord, allez voir le CE (a priori, et s’il n’y en a pas, les RH/le patron) et les convaincre que c’est une bonne idée (note 1). Par contre, là, il vous faudra des arguments, du style sonnants et trébuchants, sauf que c’est vous qui demandez des sous ;-).

Et pour cela, vous devez d’abord réfléchir à ce que vous voulez faire, et quel est votre public potentiel. Une ludothèque peut servir deux objectifs : emprunter, et jouer sur place. Nous allons envisager les deux options.

Jouer sur place

C’est le plus rapide : il vous faut juste pouvoir accéder à une table et quatre chaises, sur une base hebdomadaire, et c’est parti ! Soit un local dédié, ou partagé avec d’autres activités (musique, expos…), soit une salle de réunion. Reste à définir l’horaire, généralement le midi, c’est mieux. Les participants sont motivés pour manger rapidement en moins de 30mn, et cela laisse au moins une heure pour expliquer et jouer. Et définir aussi le jour, parce que jouer tous les midi, cela peut sembler beaucoup :-D.

Vous pouvez commencer par ramener vos jeux, ou demander tout de suite une petite subvention pour en acheter une dizaine, en fonction de votre public. Restera ensuite à faire de la pub via le bouche à oreilles, l’affichage dans les panneaux dédiés, et le site web du CE s’il y en a. Cela peut évidemment se combiner avec l’emprunt, ce qui permet un choix élargi de jeux. Quand je dis combiner, c’est pour le choix des jeux, pas pour le jour. Il vaut mieux avoir un jour spécifique « emprunt », et un autre « pour jouer », car ce n’est pas toujours le même public, et cela vous permet d’être plus disponible pour conseiller les emprunteurs.

Attention, jouer le midi n’est pas toujours très bien vu, hélas, certains patrons sont encore rétrogrades sur ce point, et ont du mal à imaginer que se délasser le midi peut aider à repartir d’autant mieux ensuite. Ne pas hésiter à rappeler en ce cas, que jouer c’est comme courir ou aller à la piscine, car le bridge est reconnu comme un sport olympique.

Passé cet écueil, le plus gros problème qui risque de vous arriver, outre de réunir régulièrement une à trois personnes, est d’être débordé par le succès ! C’est tout le mal que je vous souhaite (cela m’est arrivé à chaque fois :mrgreen: ). Dans ce cas, les solutions sont multiples : essayer d’avoir plus de tables, un deuxième midi dans la semaine, ou un partenariat en soirée avec un club local (parce que rester en entreprise le soir, même pour jouer, ce n’est pas très glamour). C’est ainsi que j’ai développé les membres de mon ancienne asso (Lutiniel), avec une branche exclusivement entreprise (au départ) le mardi soir. Et puis cela s’est diversifié par la suite.

Emprunter et estimer le public

D’expérience, vous pouvez espérer concerner facilement 2 à 3 % des personnes de votre entreprise, pour une taille comprise entre 600 et 1000 salariés. Jusqu’à 300, cela devrait rester similaire, en-dessous, il faut sans doute réaliser un sondage informel autour de vous pour estimer le nombre de personnes intéressées. C’est d’ailleurs une démarche que peut vous demander le CE : fournir une liste d’au moins 10 personnes intéressées. C’est généralement le seuil minimum pour commencer une activité subventionnée (à discuter avec votre CE). C’est aussi une démarche intéressante pour vous, pour avoir des soutiens.

C’est ouvert la nuit ?

Ensuite, il faut envisager le jour et les horaires d’ouverture. Une fois par semaine pour commencer, c’est déjà pas mal. Le meilleur jour est soit le mardi, car c’est juste avant le mercredi pour les enfants, soit le vendredi, car c’est juste avant le week-end. Pour les horaires, à vous de voir en fonction des habitudes de votre entreprise. Une heure, c’est généralement bien, par exemple de 12 h 15 à 13 h 15. Si vous avez la chance d’avoir déjà un club vidéo implanté, essayez de lui vampiriser quelques étagères, ou de faire rajouter une armoire, et d’ouvrir en même temps que lui.

Le matériel

Je parle d’étagères, car il ne faut oublier le matériel d’emprunt. Vous aurez besoin d’avoir une salle qui ferme à clef, ou une armoire qui ferme à clef, et d’une table. En option une ou plusieurs chaises. La table est indispensable pour poser un jeu, l’ouvrir, et l’expliquer en 20 secondes chrono afin de convaincre l’emprunteur, que si si, c’est un excellent jeu (cf ci-dessous une disposition dans ma dernière ludothèque, où hélas il va être difficile de faire une activité jeux le midi). Entraînez-vous si besoin, expliquer les jeux, c’est un art. S’il vous laisse 2 min de plus, vous pouvez même lui expliquer toutes les règles dans le cas d’un jeu « compliqué » comme Les Aventuriers du Rail. La table peut servir aussi pour le retour des jeux, afin qu’ils ne reviennent pas directement dans l’armoire sans que vous ne soyez au courant !

ludo actuelle 1

Vous tout seul, vraiment ?

Si vous êtes motivé(e) pour ouvrir deux jours par semaine, assurez-vous d’avoir une autre personne qui puisse vous remplacer si besoin. Car le principe est bien d’être présent durant toute l’heure, pour enregistrer les sorties et les rentrées, et conseiller les emprunteurs. Le top, c’est quand vous faites partie d’une médiathèque, où il y a déjà DVD, BD, CD, et donc un volant de bénévoles assez grand pour faire tourner la boutique. Dans ce cas, votre présence n’est plus indispensable, et vous pouvez vous concentrer sur le conseil.

Des sous… des sooouuusss !

Enfin, il y a le nerf de la guerre : la subvention et le choix des jeux. Je dis bien subvention, car il est utopique de penser que les locations vont compenser les achats de jeux, ou alors, vous allez être limité à des jeux print-and-play pour réduire les coûts… Il vaut mieux militer pour rappeler que le jeu est un produit culturel, qu’il a des tonnes de vertus, voire qu’il est olympique ;-). Alors, combien pour commencer ? Je pense que 500 € est un bon chiffre. Cela permet d’acheter une vingtaine de jeux, dans différentes catégories.

Les catéquoi ?

Catégories : le mot est lâché… Il y autant de classements que de sites de jeux… Mais pour aider les emprunteurs à s’y retrouver, il faut qu’il y ait un ordre dans votre ludothèque. Même pour vingt jeux : c’est plus clair ainsi pour l’emprunteur. Et puis il faut garder espoir, et vous dire que ce n’est que le début ! La catégorie star et indispensable est Haba, heu non, je voulais dire Enfants :-). Car on trouve des bons jeux aussi en-dehors de l’éditeur à boîtes jaunes (qui vient de casser son image en sortant des boîtes pas jaunes, il faut suivre). À moins que votre société ne soit une start-up, il est probable que vous ayez des parents avec des enfants parmi vos collègues, et en France, même si cela bouge légèrement, les jeux restent pour les enfants… 🙄 .

Cela dit, c’est tant mieux, c’est une porte d’entrée pour leur présenter notre loisir, et toute sa variété. Je pense qu’il faut mettre en exergue une catégorie « ambiance », pour jouer entre amis. Après, c’est plus discutable. J’ai choisi « famille » et « experts ». Sur ma précédente ludothèque, j’avais trois fois plus de jeux, et j’avais réparti en « jeux à deux », « petits jeux » (par la taille de la boîte, généralement des jeux de cartes) et « jeux de plateau », en plus des deux catégories précédentes. J’avais aussi « rapidité », mais qui n’a pas eu beaucoup de succès, j’ai donc arrêté d’en acheter, et remis les rapidités avec les jeux d’ambiance. La dernière catégorie était « réflexion », mais de même, sans trop de succès, elle fut répartie entre les jeux à deux et les jeux de plateaux.

Difficile donc de catégoriser :-). L’important est d’avoir au moins trois catégories (enfants, ambiance, autres) pour pouvoir adresser tous les publics, et voir ce qui fonctionne. Les achats suivants seront en fonction de ce qui marche le mieux. Dans tous les cas, les jeux pour enfants représentent généralement 50 % des sorties.

Exemple de mes choix pour ma dernière ludothèque, avec juste un budget de 500 € :

  • jeux enfants : Le Verger, Pique Plume, Gagne Ton Papa, Pyramide d’Animaux, Ballons, Cacofolie
  • jeux d’ambiance : Colt Express, Time’s up family 2 (c’est important de prendre la version family), Linq, Shadow Hunters, Perudo, Qui Paire Gagne
  • jeux familiaux : 6 Qui Prend, Les 7 Sceaux, Les Aventuriers du Rail USA, le Grand Dalmuti, Hanabi, Lobo77
  • jeux pour passionnés : Splendor, Pandémie, Carcassonne (c’est discutable, ces trois-là peuvent être aussi en familial), Dominion (je recommande maintenant plutôt Star Realms en VF), King of Tokyo, Minivilles + extension marina

Criez haut et fort !

La publicité est ensuite importante pour mettre tout cela en marche. Si vous pouvez mettre une affiche sur la porte d’entrée ou de sortie du self, c’est l’idéal ! Enfin, sauf si la moitié des personnes rentre chez elle le midi… Dans ce cas, il faut absolument inonder les panneaux d’affichage, votre bureau, le site web du CE… Je fais confiance à votre imagination :-). N’oubliez pas les règles classiques pour faire une affiche : du GROS texte, pas trop de texte ni trop de couleurs, des images, etc. Il faut également savoir que les gens empruntent plus volontiers avant les vacances : cela peut être l’occasion de refaire une campagne de pub. Enfin, mettez à disposition une liste papier des jeux à emprunter, c’est un bon moyen de faire de la pub, et de rappeler aux personnes ce qu’elles peuvent prendre. S’il y a un site web, mettez-la aussi en téléchargement. C’est aussi l’occasion d’indiquer le nombre de joueurs pour chaque jeu, son style… Et de faire la pub pour les super blogs de dragons qui parlent très bien des jeux :-D. En voici un exemple :

liste jeux

Coût d’emprunt

Alors là, cela dépend de ce qui est déjà en place si vous avez la chance d’avoir une médiathèque dans votre entreprise, ou des négociations avec votre CE, et de sa politique culturelle. Sur deux de mes expériences, l’emprunt était à 1 € pour la semaine, avec une carte à 10 € offrant deux emprunts gratuits, la ludothèque étant adossée à un vidéoclub pratiquant le même tarif. Au début, on avait différencié par la taille du jeu : petit jeu à 1 €, et gros jeu à 2 € (histoire de « rentabiliser »), et puis on a tout remis à 1 € (vous vous rappelez ? Jeu = objet culturel). Sur la troisième, c’était le nirvana avec une immense médiathèque, dotée d’un budget de 22 000 € (voir les photos en haut de l’article – c’est aussi moi qui ai conseillé les rangements, mais c’est une autre histoire). Du coup, la politique était de proposer un abonnement à 20 € l’année, permettant d’emprunter 2 BD, 2 mangas, 2 CD, 2 DVD, 2 magazines, 4 jeux (au début c’était 2, et le stock grandissant, on est passés à 4) à la semaine.

Logiciel pour gérer tout cela

Ici, tout dépend de vos moyens. Sans ordinateur, il vous faudra un cahier avec des belles colonnes :-). Sinon, un tableur comme excel peut faire l’affaire (j’ai une base pour cela sous excel si vous le souhaitez), un logiciel dédié pour les geeks, ou souvent c’est inclus dans le package de la gestion des CE. Ne pas oublier d’étiqueter et tamponner les jeux, cela limite les erreurs et/ou oublis chez l’emprunteur. Dans ma super médiathèque, nous avions même un lecteur avec code-barres : la classe !

Emprunt et retour

Le principe, c’est de s’assurer que le matériel est en bon état, et complet. Dans tous les cas, le conseil est de vérifier le bon état du matériel au retour. Dans certaines ludothèques, il est conseillé à l’usager de vérifier à l’emprunt que le jeu est complet et en bon état. En particulier s’il est possible de jouer avec le jeu sur place en libre accès. Deux solutions s’offrent à vous (outre la confiance aveugle…) : la plus rapide, juste une vérification visuelle en ouvrant la boîte, avec éventuellement une pesée sur une balance électronique. Inconvénient de la pesée : même si l’appareil est sensé être précis au gramme près, la calibration est rarement reproductible, en tout cas pour les balances à 30 €. Deuxième solution : recompter chaque pièce de jeu. Mais là, si vous prenez Dominion et ses 400 cartes, vous risquez d’en avoir pour un certain temps… Au final, je pratique la vérification visuelle, et je n’ai jamais rencontré de problèmes. Généralement les emprunteurs sont de bonne volonté, et signalent quand il y a un problème. La recommandation est de ne pas laisser les jeunes enfants (moins de 6 ans) jouer tout seul avec le jeu. Un petit papier dans la boîte pour le rappeler peut être utile.

Plastification des jeux et des boîtes

Dans les ludothèques professionnelles, tous les éléments fragiles des jeux, notamment en papier ou carton souple, sont plastifiés, ainsi que les boîtes. Si vous avez du temps, c’est la solution idéale pour avoir des jeux qui durent. A défaut, je conseille de plastifier les boîtes qui paraissent les plus fragiles. Et de remplacer les boîtes style Time’s up par une petite boîte en plastique transparente. Cela n’est pas du meilleur effet, mais permet de transporter le jeu, tout en conservant une étiquette sur la boîte (allez coller une étiquette sur un sac en tissu…). Pour plastifier, prenez un rouleau d’adhésif transparent autocollant. La qualité supermarché est suffisante. Si vous avez les moyens, vous pouvez toujours prendre du plastique plus épais, mais je conseillerais plutôt d’acheter plus de jeux en ce cas :-). Pour les cartes, vous pouvez utiliser des pochettes individuelles plutôt que de les plastifier. Ou renouveler le jeu quand il est trop usé, tout dépend de la fréquence d’emprunt du jeu en question.

Choix des jeux

Là, normalement, c’est la seconde partie plaisir (après l’explication des jeux pour ma part). Pour d’autres, cela ressemble plus à une corvée. Le principe est de se tenir au courant des nouveautés, et d’acheter uniquement les jeux qui font l’unanimité des sites. Il y en a déjà tellement qui sortent… Si en plus, vous pouvez équilibrer les genres, pour ne pas avoir que des jeux de mémoire, par exemple, c’est encore mieux :-D. Côté fournisseur, mon conseil est évidemment d’acheter local si vous pouvez trouver un accord avec la boutique du coin. Sinon, il reste l’éternel Philibert pour les micro budgets, mais côté CO2, ce n’est pas top… Et puis, normalement vous êtes aussi un emprunteur, alors faites-vous plaisir, si vous voyez que vos goûts correspondent à la majorité. Sinon, essayez de ne pas être l’unique emprunteur de 80 % des jeux de la ludothèque, cela finira par se remarquer 😉 . C’est le moment de faire des statistiques pour voir quels sont les jeux qui sortent le plus souvent, et en déduire ce qu’il faut acheter.

Animation de la ludothèque

Et une fois que tout cela est lancé, comment faire pour que cela vive ? Eh bien, en remettant mille fois l’ouvrage sur le tapis :-). Du bouche à oreille, de la communication écrite, des tracts sur son bureau, inscrire la ludothèque dans le parcours d’intégration des nouveaux arrivants… Un truc sympa aussi est de faire un achat groupé au moment de Noël, pour faire bénéficier des tarifs réduits de la ludothèque, ou économiser les frais de port.

Voilà, si vous êtes convaincus et convaincants, j’aurai plaisir à entendre parler de vos réussites :-).

note (1) : cela dépend vraiment des CE et du niveau de confiance que vous avez avec lui. Pour ma première ludothèque, je ne le connaissais pas du tout, et ils étaient du genre circonspect, mais ouverts. Il a fallu que je fasse une page de projet, et une liste des personnes potentiellement intéressées. La deuxième ludothèque, c’était beaucoup plus facile, puisqu’en fait j’ai intégré une entreprise qui venait de changer de site, et dans la précédente, il y avait déjà une ludothèque. Cela allait donc de soi, il restait juste à définir les modalités. Pour la troisième, j’ai préparé une présentation de 7 transparents expliquant les objectifs en détail et les moyens, et j’ai aussitôt eu le budget demandé, car il y avait des personnes intéressées dans le comité, connaissant déjà quelques jeux cités. Ou alors, c’était tout simplement un peu plus dans l’air du temps ? C’était en 2015.

© Crédit photo : Birgit Fostervold